LE PRINCE DES FEUILLES.
UN CONTE MAGNIFIQUE À LIRE
Dans une de ces parties du monde où les poètes ont seuls le droit de donner des noms, vulgairement
appelée le pays des Fées, régnait autrefois un roi si renommé par ses belles qualités qu'il
attirait l'estime et l'admiration de tous les princes de son temps. Il avait perdu depuis
plusieurs années la reine sa femme, dont il n'avait point eu de fils ; mais il n'en avait plus
désiré depuis qu'il en avait eu une fille d'une beauté si merveilleuse, qu'il lui donna dès le
moment de sa naissance toute sa tendresse et tout son attachement ; elle fut nommée Ravissante,
par une fée proche parente de la reine, qui prédit que l'esprit et les charmes de la jeune
princesse passeraient tout ce qu'on avait vu jusqu'alors, et même l'espérance qu'ils devaient
donner, quelque belle qu'elle dût être ; mais elle ajouta à cette agréable prédiction que le
bonheur de la princesse serait parfait, pourvu que son cœur fût toujours fidèle aux premières
impressions qu'il recevrait de l'amour, avec cette circonstance qui peut s'assurer d'un destin
heureux. Le roi, qui ne souhaitait que le bonheur de Ravissante, désirait passionnément qu'il eût
été attaché à toute autre fatalité, mais on ne fait pas à son gré ses destinées ; il pria mille
fois la fée de donner à la jeune Ravissante le don de la constance, comme il lui avait vu donner à
d'autres le don de l'esprit et de la beauté ; mais la fée, qui était assez savante pour ne le
point tromper sur les différents effets de son savoir, apprit sincèrement au roi que le pouvoir
des fées ne peut s'étendre sur les qualités du cœur ; mais elle lui promit qu'elle appliquerait
tous ses soins à imprimer à la jeune princesse les sentiments où son bonheur se trouvait attaché.
Sur la foi de cette promesse, le roi lui confia Ravissante dès qu'elle eut atteint l'âge de cinq
ans, aimant mieux se priver du plaisir de la voir, que de hasarder par ce plaisir de devenir
contraire à sa fortune.
La fée emmena la petite princesse, que la joie et la nouveauté d'aller par les airs, dans un petit
char fort brillant, consola en peu de moments d'avoir quitté la cour du roi son père ; le
quatrième jour d'après son départ, le char volant s'arrêta au milieu de la mer sur un rocher d'une
grandeur prodigieuse ; il était d'une pierre unie et luisante, dont la couleur imitait
parfaitement celle du ciel ; la fée remarqua avec plaisir que la jeune Ravissante trouvait cette
couleur fort belle, et elle en tira un heureux présage pour l'avenir, parce que c'est elle qui
signifie la fidélité. Peu de moments après être arrivée, la fée toucha le rocher avec une baguette
d'or qu'elle tenait dans sa main ; le rocher s'ouvrit aussitôt, et Ravissante se trouva avec la
fée dans le plus beau palais du monde ; les murs en étaient de même matière que le rocher, et la
même couleur se trouvait dans toutes les peintures, et dans tous les ameublements ; mais elle y
était si ingénieusement mêlée avec de l'or et des pierres précieuses, que bien loin d'ennuyer,
elle plaisait également partout. La jeune Ravissante demeura dans cet agréable palais avec de
belles filles que la fée y avait transportées de divers pays, pour servir et pour amuser la
princesse ; elle y passa son enfance dans tous les plaisirs qui pouvaient convenir à son âge ;
quand elle eut atteint celui de quatorze ans, la fée consulta encore les astres, pour savoir bien
précisément le temps où le cœur de Ravissante devait être touché d'une passion qui plaît encore
plus qu'elle n'est redoutable, quelque redoutable qu'elle soit ; et elle [1]ut distinctement dans
les étoiles que ce temps fatal s'approchait où les destinées de la jeune princesse devaient
s'accomplir.
La fée avait un neveu qui lui était infiniment cher, il était de même âge que Ravissante, né le
même jour et la même heure ; elle avait trouvé en consultant aussi les astres pour lui, qu'ils lui
promettaient le même sort qu'à la princesse, c'est-à-dire un bonheur parfait, pourvu qu'il eût une
fidélité que rien ne pût vaincre. Il était pourtant plus aisé de l'assurer de sa constance que de
son bonheur. Pour le rendre amoureux et fidèle, elle n'avait qu'à lui faire voir Ravissante : rien
ne pouvait échapper à ses yeux, et la fée espéra que les soins de ce jeune prince pourraient un
jour toucher son cœur. Il était fils d'un roi frère de la fée, il était aimable ; et la jeune
princesse non seulement n'avait point encore eu d'amant, elle n'avait pas même vu d'homme depuis
qu'elle était dans ce rocher. La fée se flatta que la nouveauté du plaisir d'être tendrement aimée
l'engagerait peut-être à aimer à son tour ; elle transporta donc le prince, qui se nommait
Ariston, dans ce même rocher qui servait de palais et de prison à la belle Ravissante ; il la
trouva qu'elle' s'amusait à faire des guirlandes de fleurs avec des Jeunes filles de sa cour dans
une forêt de hyacinthes bleues, où elles se promenaient alors ; car la fée, en donnant au rocher
le don de produire des plantes et des arbres, avait renfermé ce pouvoir dans la couleur du rocher
même. Il y avait déjà quelque temps qu'elle avait appris à la princesse que le prince Ariston
devait venir dans cette île, et elle avait ajouté en faveur de ce prince tout ce qu'elle avait cru
capable de le faire désirer ; mais elle se trompa cette fois, et elle ne reconnut point, à
l'arrivée d'Ariston, dans les beaux yeux de la princesse, ce trouble et cette surprise qui
présagent d'ordinaire une tendre passion.
Pour le prince, ses sentiments furent d'accord avec les espérances de la fée, il devint
passionnément amoureux dès qu'il eut vu Ravissante, et il n'était pas possible de la voir sans
l'adorer ; jamais les grâces et la beauté n'avaient été si parfaitement unies qu'elles le
paraissaient dans toute la personne de cette aimable princesse. Elle avait le teint d'une beauté
merveilleuse, et ses cheveux bruns en redoublaient encore la blancheur ; sa bouche avait des
agréments infinis, ses dents étaient d'une blancheur plus aimable que celle des perles ; ses yeux,
les plus beaux du monde, étaient bleu-brun, et ils paraissaient si brillants et si touchants tout
ensemble, qu'il n'était pas possible de soutenir leur éclat et leur vivacité, sans livrer pour
toujours son cœur au pouvoir fatal que l'amour avait attaché à leurs regards ; sa taille n'était
pas des plus grandes, mais elle était parfaitement belle, toutes ses actions avaient une grâce
particulière ; tout ce qu'elle faisait, tout ce qu'elle disait plaisait également, et souvent un
souris ou un seul mot suffisait pour prouver qu'elle avait autant de charmes dans son esprit que
dans sa personne, telle et mille fois encore plus aimable que je ne viens de la peindre ; il eût
été bien difficile qu'Ariston n'en fût devenu éperdument amoureux, mais la princesse reçut ses
soins sans attention, et n'en parut point touchée ; la fée le remarqua, et en eut une douleur qui
n'était surpassée que par celle qu'en ressentit le prince ; elle avait remarqué dans les astres
que celui qui était destiné à posséder Ravissante devait étendre son pouvoir par toute la terre,
et même jusque sur les mers. Ainsi elle souhaitait autant par ambition que son neveu pût toucher
le cœur de la princesse, qu'Ariston le désirait par son amour.
Elle crut cependant que si ce prince était aussi savant qu'elle dans son art, peut-être
trouverait-il quelque secret pour se rendre plus aimable aux yeux de Ravissante ; mais la fée, qui
n'avait jamais aimé, ignorait que le secret de plaire ne se trouve pas toujours, quels que soient
l'empressement et l'ardeur avec lesquels on le cherche. Elle apprit donc en peu de temps au prince
Ariston toutes ces sciences qui ne sont sues que par les fées ; il n'eut de plaisir à les
apprendre, et il ne songea à les employer que par rapport à sa tendresse ; il commença de s'en
servir pour donner tous les jours de nouvelles fêtes à la princesse ; elle en admirait les
prodiges, elle daignait même quelquefois louer ce qui lui paraissait de plus galant dans ce que le
prince faisait pour elle ; mais après tout, elle recevait ses soins et ses vœux comme des hommages
justement dus à sa beauté, et dont elle le croyait payer assez dignement par la bonté qu'elle
avait de les recevoir sans colère. Ariston se désespérait du peu de succès de sa passion ; mais
peu après, il fut contraint d'avouer par de nouvelles infortunes que ce temps où il se plaignait
si justement, et dans lequel il ressentait si vivement le malheur de son amour, avait pourtant été
le plus heureux de sa vie. Un an après son arrivée dans l'île, il fit célébrer par des jeux ce
jour si remarquable pour lui, où pour la première fois il avait vu Ravissante ; le soir il lui
donna une fête dans la forêt de hyacinthes, il y eut une musique merveilleuse que l'on entendait
également dans tous les endroits de la forêt, sans voir d'où pouvaient venir des sons si
agréables. Tout ce qui fut chanté par ces musiciens invisibles exprimait tendrement l'amour
d'Ariston pour la princesse ; ils finirent leur admirable concert par ces paroles qui furent
répétées plusieurs fois :
Ni la raison, ni mon sort rigoureux
N'ont pu finir ma cruelle souffrance ;
Sans le secours de la douce espérance,
Je sens mon cœur brûler des mêmes feux ;
L'amour eût ignoré l'excès de sa puissance,
Si je n'avais senti le pouvoir de vos yeux.
Après la musique, il parut tout d'un coup une superbe collation sous un pavillon de gaze d'argent,
relevé également avec des cordons de perles ; il était tout ouvert du coté qui regardait la mer,
qui bornait la forêt dans cet endroit-là, et il était éclairé par un grand nombre de lustres de
diamants brillants, qui jetaient une lumière peu différente de celle du soleil. Ce fut à cette
clarté que les nymphes de la cour de Ravissante lui firent remarquer une inscription qui était à
l'entrée du pavillon, écrite en lettres d'or sur un rubis d'une grandeur prodigieuse, et qui était
soutenue par douze petits Amours qui s'envolèrent dès que la princesse eut ouï lire cette
inscription, qui contenait ces vers :
En quelques lieux de l'univers
Où vos beaux yeux fassent porter des fers,
Vous ne sauriez trouver un cœur aussi fidèle
Que celui qui pour vous brûle dans ces déserts ;
Mais pour vous assurer une gloire immortelle,
Et voir le monde entier aux pieds de vos autels,
Princesse, nous allons publier aux mortels
Combien vous êtes belle.
La fête continuait, et le prince Ariston avait du moins le plaisir d'occuper le loisir de la
princesse, s'il ne pouvait occuper son cœur. Néanmoins il fut privé de ce plaisir par un spectacle
surprenant qui parut de loin sur la mer, et qui attira la curiosité et l'attention de Ravissante
et de toute sa cour ; ce que l'on voyait s'approcha, et l'on distingua que c'était un berceau
formé de myrtes et de lauriers mêlés ensemble, fermé de tous côtés, et qu'un nombre infini de
poissons ailés poussaient avec beaucoup de rapidité. Ce spectacle fut d'autant plus nouveau pour
Ravissante, qu'elle n'avait jamais rien vu de la couleur de ce berceau. La fée, ayant prévu que
cette couleur devait causer quelque malheur au prince son neveu, l'avait absolument bannie de son
île. La princesse désirait avec une impatience qui parut un mauvais présage à Ariston pour son
amour, que ce qu'elle voyait s'approchât davantage ; elle n'eut pas longtemps à le souhaiter, car
les poissons ailés poussèrent le berceau en peu de moments jusqu'au pied du rocher où ils
s'arrêtèrent, et redoublèrent l'attention de la jeune princesse et de toute sa cour.
Le berceau s'ouvrit, et il en sortit un jeune homme d'une beauté merveilleuse, qui paraissait
seize ou dix-sept ans. Il n'était habillé que de quelques branches de myrtes entrelacées avec une
écharpe de roses de différentes couleurs. Ce bel inconnu éprouva un étonnement pareil à celui
qu'il causait ; la beauté de Ravissante ne lui laissa pas la liberté de s'amuser à regarder le
reste du spectacle, dont l'éclat l'avait attiré d'assez loin jusqu'à ce rocher ; il s'approcha de
la princesse avec une grâce qu'elle n'avait jamais vue qu'en elle-même. « Je suis si surpris, lui
dit-il, de ce que je trouve sur ces bords, que j'ai perdu même la liberté de pouvoir exprimer mon
étonnement ; est-il possible, continua-t-il, qu'une déesse comme vous n'ait pas des temples par
tout l'univers ? Par quels charmes, par quels prodiges êtes-vous encore inconnue aux mortels ? -
Je ne suis point une déesse, dit Ravissante en rougissant, je suis une princesse infortunée,
éloignée des États du roi son père, pour éviter je ne sais quel malheur que l'on m'assure qui m'a
été prédit dès l'instant de ma naissance. - Vous me paraissez bien plus redoutable, reprit le bel
inconnu, que ces astres qui pourraient avoir attaché quelque fatale influence sur vos beaux jours
; et de quel malheur ne doit pas triompher une beauté si parfaite ! Je sens qu'elle peut tout
vaincre, ajouta-t-il en soupirant, puisqu'elle a vaincu en un moment un cœur que je m'étais flatté
de conserver toujours insensible ; mais, madame, continua-t-il sans lui donner le temps de
répondre, il faut malgré moi que je m'éloigne de ces lieux charmants où je vous vois, et où je
viens de perdre mon repos ; j'y reviendrai bientôt si l'amour m'est favorable. » Après ces mots,
il rentra dans le berceau, et en peu de temps on le perdit de vue.
Cependant le prince Ariston demeura si interdit et si affligé de cette aventure qu'il n'eut pas
d'abord la force de parler ; il lui arrivait un rival par un événement aussi surprenant qu'imprévu
; ce rival ne lui avait paru que trop aimable, et il lui semblait qu'il avait remarqué dans les
beaux yeux de la princesse, pendant que l'inconnu lui parlait, une langueur qu'il y avait toujours
désirée, et qu'il n'y avait jamais vue jusqu'alors. Transporté d'un désespoir qu'il n'osait faire
éclater, il ramena Ravissante au palais, où elle passa une partie de la nuit occupée de son
agréable aventure, dont elle se fit redire autant de fois les circonstances par les nymphes de sa
cour, que si elle n'y eût pas été présente elle-même. Pour le prince Ariston, il alla consulter le
savoir de la fée pour chercher à opposer quelque secret à la violente douleur dont il était
tourmenté, mais elle n'en avait point contre la jalousie, et l'on dit même que depuis on n'en a
pas encore trouvé. Le prince et la fée redoublèrent alors leurs enchantements, pour défendre
l'entrée du rocher à cet inconnu si redoutable, qu'ils prenaient pour un enchanteur ; ils
entourèrent l'île de monstres affreux, qui occupèrent un grand espace sur la mer, et qui animés de
leur propre fureur et de la force des charmes, semblaient assurer Ariston et la fée qu'il serait
impossible de leur ôter cette belle princesse qu'ils voulaient garder avec tant de soin.
Ravissante sentit plus vivement le pouvoir des charmes du bel inconnu, par la douleur que lui
firent éprouver les obstacles que l'on avait mis à son retour dans l'île ; elle résolut du moins
de s'en venger sur le prince Arsiton, elle commença de le haïr, et ce n'était que trop bien
assurer sa vengeance. Ariston ne pouvait se consoler d'avoir attiré la haine de Ravissante par une
passion qui lui paraissait devoir produire un effet tout contraire.
La princesse se plaignait en secret de l'oubli de l'inconnu, il lui semblait que l'amour devait
déjà lui avoir fait tenir la promesse qu'il lui avait faite de revenir, et quelquefois aussi elle
cessait de désirer son retour par le souvenir des périls par lesquels la fée et Ariston avaient
défendu l'approche de l'île. Un jour qu'elle était occupée de ces diverses réflexions, et qu'elle
se promenait seule sur le bord de la mer, car Ariston n'osait plus la suivre comme il faisait
auparavant, et la princesse refusait même de voir les fêtes dont on avait accoutumé de la
divertir, elle arrivait dans ce même endroit que l'aventure de l'inconnu lui rendait si
reconnaissable, quand elle vit un arbre sur la mer d'une beauté extraordinaire qui voguait vers le
rocher ; cette couleur, qui était celle du berceau de myrtes de l'inconnu, lui donna d'abord de la
joie ; l'arbre s'approcha du rocher, et les monstres voulurent lui défendre le passage, mais un
petit vent agita les feuilles de l'arbre, et en ayant dispersé quelques-unes contre les monstres,
ils cédèrent à des armes si légères et si peu dangereuses. Ils se rangèrent même en cercle avec
une espèce de respect autour de l'arbre, qui approcha du rocher sans rencontrer d'autres obstacles
et s'ouvrit ; et l'inconnu parut dedans assis sur un petit trône de verdure ; il se leva avec
précipitation à la vue de Ravissante, et lui parla avec tant d'esprit et tant d'amour, qu'après
qu'elle lui eut appris en peu de mots quelle était sa fortune, elle ne lui put cacher qu'elle
était touchée de son retour, et même de sa tendresse. « Mais, lui dit-elle, est-il juste que vous
sachiez les sentiments que vous m'inspirez avant que je sache seulement le nom de celui qui les a
fait naître ? - Je n'ai point eu le dessein de vous cacher ma naissance, répondit le charmant
inconnu, mais auprès de vous on ne peut parler que de vous-même ; cependant puisque vous le voulez
je vais vous obéir, en vous apprenant que je m'appelle le prince des Feuilles, je suis fils du
printemps et d'une nymphe de la mer, parente d'Amphitrite, c'est ce qui me fait étendre mon
pouvoir jusque sur les eaux ; mon empire est dans tous les lieux de la terre qui reconnaissent le
printemps, mais j'habite presque toujours dans une île fortunée où ne règne jamais que l'aimable
saison que mon père a accoutumé de donner. L'air y est toujours pur, les champs y sont toujours
fleuris, le soleil ne lui fait point sentir ses ardeurs, il ne l'approche que pour l'éclairer ; la
nuit en est bannie, et c'est ce qui la fait appeler l'île du Jour ; elle est habitée par un peuple
aussi galant que le climat est agréable ; c'est en ces lieux où je vous offre un empire doux et
tranquille, et où vous régnerez encore plus souverainement sur mon cœur que sur tout le reste ;
mais il faudrait, belle princesse, continua-t-il, consentir à vous laisser enlever de ce rocher où
l'on vous retient dans un véritable esclavage, quelques honneurs que l'on vous y rende pour le
déguiser. »
Ravissante ne put se résoudre à suivre le prince des Feuilles dans son empire ; malgré la crainte
qu'elle avait du pouvoir de la fée et les conseils de son amour, elle se flattait que sa constance
à refuser les vœux d'Ariston le résoudrait peut-être à cesser de l'aimer, et que la fée la
rendrait au roi son père, dont le prince des Feuilles pourrait l'obtenir. « Mais je voudrais du
moins, lui dit-elle, pouvoir vous mander ce qui se passera dans cette île, et je ne sais comment
ce que je veux pourra devenir possible, car tout m'est suspect ici. - Je vais donc, dit le prince
des Feuilles, vous laisser des sujets d'un prince de mes amis, qui demeureront toujours auprès de
vous, et par qui vous pourrez me donner souvent de vos nouvelles ; souvenez-vous seulement, belle
princesse, de l'impatience avec laquelle je les attends. » Après ces mots, il s'approcha de
l'arbre qui l'avait apporté, et en ayant touché quelques feuilles, il en sortit deux papillons,
l'un couleur de feu et blanc, et l'autre jaune et gris de lin, les plus jolis du monde. Ravissante
les regardait, quand le prince des Feuilles lui dit en souriant : « Je vois bien que vous êtes
surprise de la figure des confidents que je vous donne, mais les papillons ne sont pas seulement
ce qu'ils vous paraissent, c'est un mystère que vous apprendront ceux que je vous laisse, quand
vous leur permettrez de vous entretenir. »
Après ces paroles, Ravissante remarqua de loin quelques-unes des nymphes qui venaient la chercher
dans sa solitude ; elle pria le prince des Feuilles de se rembarquer, il lui obéit malgré la peine
infinie qu'il avait à la quitter, mais il ne put partir assez tôt pour n'être point vu ; on
avertit la fée et Ariston de son retour dans l'île, et dès ce moment même, pour ôter à la belle
Ravissante les moyens et même l'espérance de le revoir, ils élevèrent sur le haut du rocher une
tour de la même pierre ; et pour être absolument en sûreté, comme l'aventure des monstres vivants
les avait surpris, ils rendirent la tour et le rocher invisibles pour tous ceux qui la viendraient
chercher, ne voulant plus se fier à des enchantements ordinaires. Ravissante se désespérait d'une
prison si cruelle et si difficile à rompre, le prince Ariston ne lui avait point caché qu'il
l'avait rendue invisible ; il avait même tâché de lui faire passer ce soin pour une marque assurée
de sa tendresse ; mais Ravissante doublait tous les jours sa haine et son mépris pour lui, et il
n'osait presque plus paraître devant elle.
Cependant les papillons ne l'avaient point quittée, et elle les regardait souvent avec plaisir,
parce qu'ils venaient du prince des Feuilles. Un jour qu'elle était encore plus triste qu'à
l'ordinaire, rêvant sur une terrasse qui était au plus haut de la tour, le papillon couleur de feu
vola sur un des vases remplis de fleurs qui ornaient la balustrade. « Pourquoi, dit-il tout d'un
coup à la princesse, ne m'envoyez-vous pas avertir le prince des Feuilles ? Il viendrait
infailliblement à votre secours. » Ravissante fut d'abord si étonnée d'entendre parler le
papillon, quoique son amant l'eût préparée à cette nouveauté, qu'elle fut quelques moments sans
lui rien dire ; cependant le nom du prince des Feuilles lui aidant à dissiper son étonnement : «
J'ai été si surprise, dit-elle au papillon, de vous entendre parler comme nous, que j'ai été
quelque temps sans pouvoir vous répondre ; je vois bien que vous pouvez aller avertir le prince
des Feuilles de mon malheur, mais que fera-t-il que s'en affliger inutilement ? Il ne pourra me
trouver dans un lieu que la cruauté de mes ennemis a pris soin de rendre invisible, - Il l'est
moins que vous ne pensez, répondit le papillon jaune en volant auprès de la princesse pour se
mettre dans la conversation ; j'ai observé tantôt votre prison, j'ai volé et j'ai même nagé à
l'entour ; elle disparaît quand on est sur les eaux, mais elle cesse d'être invisible dès que l'on
est élevé dans les airs. Sans doute que la fée n'a pas cru ce chemin assez facile pour devoir
songer à la défendre contre celui de la mer. - C'est un avis que j'allais vous donner, continua le
papillon, quand mon frère a rompu le silence que nous avons gardé jusqu'ici. » Une si agréable
nouvelle, ayant rendu quelque espérance à la princesse : « Est-il possible, lui dit-elle,
qu'Ariston ait négligé quelque précaution pour satisfaire sa cruauté et son amour ? Sans doute,
son pouvoir et celui de la fée qui peut tout sur la mer et sur la terre ne s'étendent pas jusque
dans les airs. » C'était précisément la raison qui avait empêché le prince et la fée de rendre la
tour et le rocher invisibles du côté du ciel.
« Mais, ajouta Ravissante après quelque moment de réflexion, le prince des Feuilles pourra-t-il
quelque chose dans les airs ? - Non, madame, reprit le papillon couleur de feu, il n'y peut rien,
et votre prison sera invisible pour lui, quoiqu'il soit un demi-dieu, comme elle le serait pour un
homme... - Ce prince sera donc aussi malheureux que moi ! interrompit la triste Ravissante, en
versant des larmes qui augmentèrent sa beauté, et qui attendrirent extrêmement les deux papillons,
et je sens que je serai encore plus infortunée par les malheurs du prince des Feuilles que par les
miens. Que dois-je donc faire ? continua-t-elle en soupirant. - Me faire partir tout à l'heure,
repartit brusquement le papillon couleur de feu ; j'irai avertir le prince des Feuilles de vos
infortunes, et il viendra vous secourir, quoique son pouvoir ne s'étende pas dans les airs ; il a
un prince de ses amis qui y peut tout, et dont il peut disposer comme de lui-même ; c'est de quoi
mon frère, qui demeure auprès de vous, pourra vous informer pendant mon voyage. Adieu, belle
princesse, continua le papillon en s'envolant par-dessus la balustrade, cessez de vous inquiéter,
et comptez sur ma diligence ; je vais voler avec autant de rapidité que vous souhaitez. » Après
ces paroles, le papillon se perdit dans les airs, et la princesse sentit alors cette joie si vive
et si charmante que donne l'espoir de voir bientôt ce que l'on aime. Elle retourna dans sa
chambre, et le papillon jaune la suivit ; elle sentit une extrême impatience de savoir de quel
prince son amant devait espérer un secours si nécessaire à leur bonheur ; pour ne plus l'ignorer,
elle pria le papillon jaune de lui apprendre tout ce qui pouvait contribuer à augmenter et flatter
son espérance ; elle le fit mettre sur une petite corbeille de fleurs qu'elle apporta sur une
table auprès d'elle, et le papillon, qui se faisait un honneur de lui plaire, commença ainsi son
récit :
« Auprès de l'île du Jour où règne le prince des Feuilles, il y en a une autre plus petite, mais
aussi agréable ; la terre y est toujours couverte de fleurs, et l'on assure que c'est une grâce
que Flore a faite à notre terre, pour immortaliser la mémoire des jours heureux où elle y venait
trouver Zéphyr ; car l'on tient que c'était dans notre île qu'ils se voyaient, quand leur amour
était encore secrète et nouvelle : elle s'appelle l'île des Papillons ; les habitants n'en sont
pas de la figure que vous me voyez, ce sont de petits hommes ailés, fort jolis, fort galants, très
amoureux et si volages qu'à peine aiment-ils un jour la même chose. Pendant que le siècle d'or
régnait encore sur la terre, l'Amour, qui se flattait alors que tous les cœurs seraient toujours
tendres et fidèles, craignait que par la facilité que nous avions de voler par tout le monde, nous
n'allassions apprendre aux mortels l'agréable science de changer en aimant, que ce dieu appelait
une erreur capable de détruire pour jamais le bonheur de son empire. Pour nous interdire tout
commerce avec le reste de l'univers, il vint dans notre île, il en toucha la terre avec une de ses
flèches, et s'élevant ensuite sur un nuage brillant qui l'avait apporté : « Si vous voulez, dit-il
aux habitants de l'île, aller encore comme des dieux par les airs, je viens d'assurer ma vengeance
; vous ne pourrez plus par votre commerce dangereux troubler la félicité de mon empire. » Après
ces mots, il disparut ; les menaces de l'Amour n'ôtèrent point aux papillons le désir de changer
ni même celui de voler dans les airs, pour avoir du moins le plaisir de quitter quelquefois la
terre ; quelques-uns d'entre eux s'élevèrent en l'air, et trouvèrent qu'ils y avaient la même
facilité qu'avant le temps où l'Amour leur était venu défendre ; mais dès qu'ils furent sortis des
limites de notre île, ils furent changés en de petits animaux tels que vous me voyez, tous de
différentes couleurs, l'Amour vengeur ayant voulu marquer par cette diversité combien ils étaient
portés à l'inconstance. Surpris de leur métamorphose, ils revinrent dans notre île, et dès qu'ils
en eurent touché la terre, ils reprirent leur première forme. Depuis ce temps fatal, cette
vengeance de l'Amour a toujours continué parmi nous ; quand nous quittons notre terre, il ne nous
reste plus rien des hommes que l'esprit et la liberté de parler comme eux ; mais nous ne nous en
sommes jamais servis hors de notre île, pour ne pas rendre cette vengeance célèbre en la publiant
nous-mêmes dans tout l'univers, et pour ne pas épouvanter ceux qui, comme nous, ont du penchant à
l'inconstance ; mais nous avons le plaisir de voir, en voyageant par le monde, que le destin nous
a vengés de l'Amour, sans que nous nous en soyons mêlés : l'inconstance règne avec autant de
pouvoir que lui dans toute l'étendue de son empire.
Quelques siècles après que ce changement fut arrivé dans l'empire des Papillons, le soleil, qui
semble prendre plaisir à y faire naître des fleurs, s'applaudit si bien de son propre ouvrage
qu'il y devint amoureux d'une rose qui était d'une beauté extraordinaire. Il en fut tendrement
aimé, et elle lui sacrifia tous les soins que les zéphyrs prenaient pour elle ; au bout de quelque
temps, la rose devint d'une forme un peu différente des autres ; le soleil en fit naître aussitôt
de semblables à elle, pour qu'elle fût plus facilement confondue dans cette quantité de fleurs,
qui parurent alors une nouvelle plante ; c'est ce que l'on a appelé depuis la rose à cent feuilles
; enfin du soleil et de cette fleur naquit un demi-dieu que le soleil destina à régner toujours
dans notre île. Jusque-là nous n'avions point eu de souverain ; mais le fils d'un dieu, qui
favorisait si constamment notre terre, fut reçu pour roi avec une joie extrême, on l'appela le
prince des Papillons. C'est ce prince, belle princesse, qui pourra vous secourir par le chemin des
airs, et que l'aventure que je vais vous apprendre a rendu pour toujours si parfaitement ami du
prince des Feuilles.
Dans un pays éloigné de celui des Papillons, il règne une fée qui fait sa demeure dans une caverne
fort obscure, on la nomme la fée de la Grotte ; elle est d'une grandeur extraordinaire, son visage
est mêlé de vert, d'aurore et de bleu ; sa figure la rend presque aussi redoutable que son
pouvoir, et elle est si redoutée des mortels qu'il n'en est point d'assez téméraires pour oser
approcher du pays qu'elle habite.
Un jour le prince des Papillons, voyageant pour se divertir aux environs de son empire, aperçut la
fée, et surpris de cette rencontre, il la suivit longtemps pour voir ce que deviendrait un monstre
si épouvantable. Elle ne remarqua point qu'elle était observée, car le prince, quoique fils du
soleil, n'a pu obtenir du destin la liberté de voyager sous une autre forme que celle que nous
prenons tous en sortant de notre royaume, parce qu'il était né dans notre île depuis le temps où
l'Amour nous avait fait sentir sa vengeance. Cependant il n'était point inconstant comme le sont
tous ses sujets, et l'Amour, pour lui faire du moins une petite grâce, avait permis que quand il
changerait de figure, il ne serait que d'une couleur, et que cette couleur serait celle qui
signifie la fidélité. Sous cette forme, il suivit la fée tant qu'il voulut, il la vit entrer dans
sa sombre demeure ; pressé d'un mouvement de curiosité, il y vola après elle, mais quel spectacle
l'attendait au fond de cette caverne ! Il y vit une jeune personne plus belle et plus brillante
que le jour, qui était couchée sur un lit de gazon et qui paraissait d'une tristesse extrême. De
temps en temps, elle essuyait des larmes qui tombaient de ses beaux yeux ; son abattement et la
langueur où elle était ne servaient qu'à la faire paraître plus aimable. Le prince des Papillons
demeura si touché de cette vue qu'il pensa mille fois oublier la figure qu'il avait alors, pour se
souvenir seulement qu'il était éperdument amoureux, et qu'il brûlait de le dire ; il fut retiré
d'une si douce rêverie par la voix effrayante de la fée, qui parlait à cette personne avec une
dureté épouvantable ; il en ressentit de la douleur et de la colère, et il était au désespoir de
n'oser exprimer ni l'un ni l'autre.
La fée, qui par une inquiétude naturelle ne pouvait demeurer longtemps dans un même lieu, sortit
bientôt de sa caverne ; alors le prince s'approcha de la jeune personne dont il était si charmé,
il vola autour d'elle, et voulant jouir de la seule liberté que sa figure lui permettait, il se
reposa sur ses cheveux qui étaient du plus beau blond du monde, et ensuite sur son visage. Il
mourait d'envie de lui dire combien il était touché de sa beauté et de sa douleur, mais quel moyen
de lui faire croire qu'il était fils du soleil, sans pouvoir paraître devant elle sous sa propre
forme ? Et comment lui apprendre la vengeance de l'Amour, et l'inconstance si naturelle aux
habitants de son île, en voulant lui persuader qu'il ne cesserait jamais de l'aimer ? Il demeura
plusieurs jours dans la caverne ou dans la forêt, dont elle était environnée ; il ne pouvait se
résoudre à quitter cette beauté qu'il adorait, et quoiqu'il n'osât lui parler, il la voyait, et
c'était assez pour lui faire préférer cet affreux séjour aux agréables lieux où il avait le
plaisir de régner, et celui d'être le plus beau prince du monde.
Pendant ce temps où il ne quittait point cette jeune personne, il vit toujours la fée la traiter
avec une inhumanité incroyable, et il apprit par leurs discours que cette belle infortunée était
la princesse des Linottes ; que la fée, qui était de ses parentes, l'avait enlevée dès sa plus
tendre jeunesse pour usurper plus facilement son royaume, qui était une petite île située assez
près de celle des Papillons ; ce prince y avait été bien des fois, et il y avait entendu dire que
la princesse y avait été enlevée, et qu'on n'avait jamais pu savoir ce qu'elle était devenue. Ce
pays s'appelle l'île des Linottes, à cause de la grande quantité qui s'y trouve de cette espèce de
petits oiseaux qui portent ce nom. Le prince des Papillons plaignit le malheur de cette aimable
princesse ; et pour songer enfin à la délivrer, s'il était possible, il résolut de s'en éloigner ;
il vola dans l'île du Jour sans se reposer un moment, il y trouva le prince des Feuilles, avec qui
il était lié dès longtemps d'une amitié fort tendre, et qui venait passer une partie de l'année
dans l'île des Papillons.
Il conta son aventure à ce prince, et après avoir examiné tous les moyens dont ils se pourraient
servir pour remettre cette jeune princesse en liberté, le prince des Feuilles résolut d'aller
lui-même dans la forêt de la fée, pour apprendre à la princesse des Linottes le violent amour que
le prince des Papillons avait pour elle, et les raisons qui empêcheraient toujours ce malheureux
prince de paraître devant elle sous sa véritable figure, si elle ne consentait à se laisser
enlever dans l'île des Papillons ; mais le prince des Feuilles paraissait un confident trop
redoutable à son ami, qui craignit avec raison que la princesse ne fût plus touchée des charmes
d'un prince si parfait, que du récit de l'amour d'un autre prince dont elle n'avait jamais entendu
parler ; il se plaignit de la cruauté de son destin, il chercha quelque autre moyen de déclarer
son amour à la princesse, mais ce fut inutilement : tout autre qu'un demi-dieu ne pouvait
approcher de la demeure de la fée, sans ressentir sur-le-champ les funestes effets de sa vengeance.
Il s'embarqua donc avec le prince des Feuilles, agité d'une jalouse crainte ; il lui semblait que
ce prince ne pourrait conserver un seul moment, à la vue de cette belle princesse, l'insensibilité
dont il avait toujours fait gloire ; l'Amour, touché de l'état funeste où il l'avait réduit,
voulut du moins le rassurer contre cette juste crainte, et triompher en même temps de l'insensible
cœur du prince des Feuilles. C'était par vous, belle princesse, continua le papillon, que ce dieu
en attendait la victoire, et vous seule étiez digne de l'obtenir ; ce fut ce même jour de
l'embarquement des deux princes qu'ils virent de loin sur un rocher une illumination si brillante
que le prince des Feuilles, poussé par sa destinée plutôt que par sa curiosité, ordonna aux
poissons ailés qui conduisaient le berceau de myrtes dans lequel il était, de s'approcher du lieu
d'où partait une si vive lumière. Vous savez le reste de cette aventure, le prince des Feuilles
vous trouva dans la forêt des hyacinthes, et laissa à vos pieds une liberté qui lui était si
chère, et que jusqu'à cet instant il avait toujours conservée. Pressé par l’impatience du prince
des Papillons qui n'avait souffert qu'à regret qu'il s'arrêtât sur ce rivage, il s'arracha avec
une peine infinie d'un lieu où son cœur et ses désirs auraient voulu l'arrêter pour toujours ; ils
continuèrent leur voyage, et le prince des Papillons fut si satisfait de voir le prince des
Feuilles véritablement amoureux et si éloigné de devenir son rival, qu'il ne douta point que ce ne
fût un présage assez heureux pour devoir se promettre un bonheur parfait dans tout le reste de son
entreprise.
Ils arrivèrent dans la forêt de la fée de la Grotte, ils entrèrent dans sa triste demeure, et
l'Amour, qui avait résolu de les favoriser, leur fit trouver la belle princesse des Linottes seule
et endormie ; il n'y avait point de temps à perdre, le prince des Feuilles l'emporta dans le
berceau de verdure, où le prince des Papillons le suivit ; la fée revint dans ce moment, elle fit
des cris horribles à la vue de cet enlèvement, elle crut pouvoir l'empêcher par son art, et se
venger de celui qui venait d'emmener la princesse des Linottes, mais ses enchantements furent
inutiles contre le prince des Feuilles qui s'éloigna en peu de temps de ce triste rivage.
Cependant la jeune princesse se réveilla, et elle fut agréablement surprise du lieu où elle se
trouvait et de la présence du prince des Feuilles ; mais ce fut un étonnement agréable, qui
augmenta par les discours de ce prince qui lui apprit les effets de sa beauté, qu'elle était
délivrée de la tyrannie de la fée, et qu'elle pouvait dorénavant régner dans son empire et dans un
royaume encore plus beau que le sien. Le prince des Papillons lui parla de son amour avec tant de
vivacité et de tendresse que la princesse sentit une curiosité' infinie de le voir sous sa
véritable figure, dont elle a avoué depuis qu'elle se fit dès ce moment la plus belle idée du
monde. Ils continuèrent de voguer, et en peu de jours ils arrivèrent dans l'île des Papillons,
dont le prince se hâta de toucher la terre pour paraître enfin aux yeux de la princesse, tel qu'il
était. Sa vue ne démentit point l'aimable idée qu'elle s'en était faite, il fut assez heureux pour
plaire, et il en aima encore plus tendrement. La princesse des Linottes envoya dans son île
apprendre à ses sujets quelle avait été son aventure, ils vinrent la trouver en foule, et ce fut
en leur présence qu'elle accepta le cœur et l'empire de l'heureux prince des Papillons ; cependant
le prince des Feuilles l'avait quittée dès le moment qu'il l'eut conduite dans son île pour
retourner près de vous, belle princesse, où son impatience et ardent amour le pressaient sans
cesse de se rendre. »
Ravissante écoutait le papillon avec une attention extrême, quand elle vit entrer dans sa chambre
le prince Ariston avec une fureur sur le visage dont elle craignait les effets. « Le destin me
menace, s'écria-t-il en entrant, et puisqu'il me promet un grand malheur, c'est sans doute celui
de vous perdre ; il n'en est plus d'autre où mon cœur puisse se trouver assez sensible pour
mériter de m'être prédit ; voyez, madame, continua-t-il en s'adressant à Ravissante, voyez de
quelle couleur deviennent les murs de cette tour, c'est un signe assuré pour moi d'une prochaine
infortune. » Comme les malheurs d'Ariston étaient un bonheur pour Ravissante, elle regarda ce que
le prince lui faisait remarquer, et elle s'aperçut qu'effectivement cette pierre bleue perdait sa
première couleur, et qu'elle commençait à devenir verte ; elle en eut de la joie, parce qu'elle ne
douta pas que ce ne fût un présage assuré de l'arrivée du prince des Feuilles. Cette joie que le
malheureux Ariston remarqua dans ses yeux redoubla son désespoir. Que ne dit-il point à Ravissante
! Et devenu sincère par l'excès de sa douleur, il lui apprit qu'il l'aimait assez pour ne point
cesser de l'adorer, quoiqu'il fût assuré d'être malheureux toute sa vie. « Je ne saurais douter de
mon infortune, dit-il à la princesse, les destins m'ont promis comme à vous que je serais toujours
misérable si je n'étais toujours fidèle à la première impression que l'amour ferait dans mon cœur
; et quel moyen d'accomplir cet ordre cruel ? Quand on vous voit après avoir déjà été sensible, on
oublie tout jusqu'aux soins de son bonheur, pour ne penser qu'à vous aimer, et pour ne chercher
qu'à vous plaire. Une jeune princesse de la cour du roi mon père m'avait paru digne de mes vœux,
je croyais ne songer qu'à retourner auprès d'elle, quand j'aurais passé ici quelque temps ; mais
un moment de votre vue renversa tous mes projets, ma raison et mon cœur furent également d'accord
dans mon changement, et je ne crus rien d'impossible au tendre amour que vous m'aviez inspiré ; je
me flattai même qu'il pourrait changer les destinées, mais vos rigueurs toujours constantes m'ont
appris que je m'étais trompé, et qu'il ne me reste plus d'autre espérance que celle de mourir
bientôt pour vous. »
Le prince Ariston finissait ces paroles qui le faisaient paraître à Ravissante digne au moins de
quelque pitié, quand ils virent en l'air un trône de feuillages, soutenu par un nombre infini de
papillons ; un d'entre eux qui était tout bleu, et que cette couleur fit reconnaître à Ravissante
pour le fils du soleil, vola auprès d'elle, et lui dit « Venez, belle princesse, c'est aujourd'hui
que vous allez reprendre votre liberté, et rendre heureux le plus aimable prince du monde. » Les
papillons posèrent le trône jusqu'auprès de Ravissante, elle s'y assit, et ils l'enlevèrent.
Ariston, désespéré d'avoir perdu la princesse, ne consulta plus que l'excès de sa douleur, et se
précipita dans la mer ; la fée abandonna aussitôt ce rocher que cette mort venait de lui rendre si
funeste, et pour marquer sa fureur, elle le brisa avec la tour par un coup de tonnerre en un
nombre infini de morceaux, qui furent transportés par les flots et par les vents en divers
endroits de la mer ; c'est de cette espèce de pierre que l'on a fait depuis des bagues que l'on a
nommées turquoises ; celles qui sont encore appelées de vieille roche sont faites des restes de ce
rocher dispersé, et les autres sont seulement des pierres qui leur ressemblent ; le souvenir du
malheur prédit au prince Ariston par le changement de couleur qui arriva aux murs de la tour a
passé jusqu'à nous : on dit encore que ces bagues deviennent vertes, quand il doit arriver quelque
malheur à ceux qui les portent, et l'on assure même que c'est d'ordinaire les malheurs qui
regardent l'amour qu'elles ont accoutumé de prédire.
Pendant que la fée exprimait sa douleur par la destruction de son île, le prince des Papillons,
satisfait d'avoir rendu au prince des Feuilles un service semblable à celui qu'il avait reçu de
lui, conduisit en volant la belle Ravissante jusque dans un vaisseau de joncs, ornés de guirlandes
de fleurs, où le prince des Feuilles l'attendait avec toute l'impatience qu'un violent amour peut
causer. L'on ne saurait exprimer le plaisir qu'il ressentit en voyant arriver la princesse, jamais
la joie et l'amour ne parurent plus vivement que dans le cœur et dans les discours de ce prince ;
il fit voguer en diligence' vers l'île du Jour ; le prince des Papillons s'envola pour rejoindre
plus tôt l'aimable princesse des Linottes ; Ravissante envoya deux papillons au roi son père pour
lui apprendre quelle avait été sa fortune ; le bon roi en loua les destinées, et se rendit en peu
de temps dans l'île du Jour, où le prince des Feuilles et la belle Ravissante régnèrent avec toute
la félicité imaginable, et furent toujours heureux, parce qu'ils ne cessèrent jamais d'être
amoureux et fidèles.
Qu'on doit porter d'envie au sort de Ravissante !
Par une ardeur vive et constante
L'Amour lui prodigua ses trésors précieux ;
Pour en pouvoir jouir comme elle,
Hélas ! que l'on serait heureux,
S'il suffisait d'être fidèle.