COEUR DE LOUP..
La louve erra toute la nuit dans la forêt profonde. Son instinct de chasseresse ainsi que
sa soif d’aventure l’avaient conduite hors de son territoire, bien loin de la sécurité de la
meute. Elle marcha sans relâche jusque épuisée, affamée et transie par le froid intense,
elle dut finalement s’arrêter.
Malgré son épuisement, l’animal était magnifique et n’avait rien perdu de sa beauté
naturelle et sauvage. Son épaisse fourrure blanche, ornée d’une fine couche de neige
cristalline, brillait tel un spectre dans l’obscurité de la nuit. Dans un dernier effort, afin de
s’abriter des rafales persistantes du blizzard, elle se glissa sous d’immenses branches
de sapin encore alourdies par les fortes neiges des derniers jours. Pourtant, la louve
était très mal en point. Dans sa longue course, l’animal avait traversé un sentier
montagneux recouvert de pierres acérées, lui provoquant de profondes blessures sur
ses pattes élancées. La bête lutta un bon moment afin de rester éveillée, mais une
inévitable léthargie s’empara de son pauvre corps épuisé, et, tout doucement, elle
s’abandonna.
Assoupie depuis quelques heures déjà, la louve est brusquement réveillée par des
bruits inhabituels. À quelques mètres devant elle, se tient immobile, un loup noir
imposant et majestueux. Soudain, il approche en sa direction flairant sur son passage
chaque trace imprégnée de sang laissée sur la neige immaculée. La louve ne bouge
point, d’ailleurs elle en est incapable! Ses plaies, beaucoup trop profondes, avaient eu le
temps de s’infecter lui provoquant une forte fièvre. Le visiteur est tout près d’elle
maintenant et, dans un mouvement d’une telle douceur, commence à frôler son museau
sur le sien. Le souffle de la louve, de plus en plus saccadé, en dit long sur l’intensité de
sa douleur et le loup en est bien conscient. Dans un mouvement léger et continu, il lèche
les plaies de la pauvre bête, une après l’autre, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus trace de sang
apparent sur ses pattes meurtries. Plus confiante que jamais, enfin apaisée, elle ferme
les yeux et perd toute notion du temps…
Au petit matin, les rayons du soleil, encore un peu timides, peinent à se frayer un chemin
à travers les arbres, toujours figés par la froidure de la nuit. La louve, immobile, ouvre les
yeux et essaie de se relever. La fièvre des dernières heures semble avoir complètement
disparu, mais elle est encore très faible et n’a rien avalé depuis plusieurs jours. Malgré
ses douleurs, elle parvint tout de même à se hisser hors de son abri de fortune, où une
odeur l’avait attirée dès le réveil. Une pièce de gibier l’attendait à la sortie du repaire. La
belle, encore toute titubante, se jette sur la chair fraîche et la dévore goulûment en
quelques minutes.
Se tenant tout en haut d’un petit monticule de neige, le loup solitaire veille sur sa
protégée. Quelle allure il a !! Il ressemble à un Prince régnant sur son royaume de glace.
Bien que consciente qu’il ne lui veille aucun mal, la louve, très attentive au moindre de
ses gestes, reste, toutefois, sur ses gardes. Pourtant, le maître de la forêt ne fait rien
pour l’effrayer au contraire, il l’apprivoise tout doucement dans l’espoir de ne pas la
brusquer pire, de ne pas la faire fuir….Ce qu’il réussit avec habileté. Il est si fasciné par
cette louve étrangère tout de blanc vêtue. Dès leur premier contact, instinctivement, il
comprit que leurs destins seraient liés à jamais.
Les jours se succèdent paisiblement dans la dense forêt du nord, faisant naître avec eux
de nouveaux rapprochements, des liens encore plus forts. Avec l’aide de son bienfaiteur,
la louve recouvre toutes ses forces et se remet complètement de ses mésaventures. Son
fidèle compagnon ne la quitte plus désormais, et c’est ensemble qu’ils parcourent des
territoires jusqu’alors inconnus, toujours à la recherche de nourriture plus abondante
nécessaire à la survie de leur race.
Un jour, leur quête d’aventure les conduit vers des régions encore inexplorées, du moins
pour le loup, mais pas pour sa compagne qui n’a jamais complètement effacé de sa
mémoire ce à quoi elle s’était un jour détachée. Un paysage enchanteur s’ouvrait sous
leurs yeux. Un endroit magnifique garni d’espèces d’arbres variées, surplombant un lac
immense aux reflets argentés. Avec l’arrivée d’un printemps plus précoce, les glaces
commençaient déjà à se diviser. Les animaux sortaient lentement de leur dormance,
pendant que la nature s’éveillait peu à peu. Aux abords du plan d’eau, un sentier se
dessine devant eux. Adroitement, la belle s'empresse d'emprunter l’étroit chemin,
comme pour inciter son complice à la suivre, ce qu’il fait sans hésitation. Mais plus ils
avancent et plus le loup devient agité. Le fait de s’éloigner de leur territoire sauvage, pour
pénétrer dans celui des humains, n’avait rien de bien rassurant.
Il fait presque nuit quand la louve s’immobilise enfin. Depuis un bon moment déjà, elle
humait une odeur particulière qui la rendait de plus en plus agitée. Puis, dans un geste
imprévisible, elle reprend sa course de plus belle, empruntant un autre sentier beaucoup
plus escarpé. La montée est de courte durée cette fois-ci, mais la surprise, de taille. La
louve se retrouve en face de ce qui semblait être une vieille cabane de bûcheron. De son
côté, le loup, encore plus méfiant, choisit de demeurer un peu en retrait afin de prévenir
toute attaque éventuelle. Sa compagne, au comportement de plus en plus bizarre,
s’approche plus près et commence à gratter le seuil de la porte avec force. La réplique
ne tarde pas à venir : un humain sort de la maison, fusil en main, bien pointé sur la bête.
Les quelques secondes qui s’écoulent, paraissent interminables pour nos deux
complices. Soudain, l’homme laisse tomber son arme, bondit sur la louve et l’enlace en
lui prodiguant de grandes marques d’affection. La belle gémit et manifeste une grande
euphorie au contact de cet être. Un homme qui, deux ans plus tôt, l’avait recueillie et
élevée à ses côtés. À peine âgée de quelques jours, elle avait survécu par miracle à une
attaque sauvage de chasseurs sans scrupule. Durant cet assaut, toute la meute avait été
exterminée, la laissant seule sans aucune ressource dans une forêt peuplée de mille et
un dangers. Nul doute, il l’avait sauvée d’une mort certaine.
Le loup, qui regarde la scène d’un peu plus loin, reste là, sans broncher, attendant que la
louve revienne vers lui. Pourtant, elle n’en fait rien, au contraire, elle s’éloigne encore plus
et disparaît dans la maison accompagnée de l’homme. Le pauvre loup esseulé,
impuissant et dépassé par les derniers incidents, rebrousse chemin, s’enfonce dans la
forêt et regagne son refuge dès le lendemain au matin.
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis, et l’absence de la louve se fait de plus en
plus sentir dans le territoire sauvage. La tristesse a envahi le loup noir, le laissant dans
un état pitoyable. Chaque lever du jour, son regard porte toujours vers la même direction
dans l’espoir de voir apparaître sa compagne, mais en vain.
Le printemps est déjà bien installé dans le pays du bûcheron. Les semaines passées
près de son protecteur semblent avoir transformé la louve complètement. Occupée à
explorer, à nouveau, le territoire qui l’a vu naître quelques années plus tôt, elle ressent
toutefois, au plus profond d’elle-même, un grand vide, une étrange sensation jusqu’alors
inconnue…l’ennui. Son attachement pour le loup noir est bien réel et toujours aussi
vivant. Chaque soir, à la même heure, l’appel de la forêt se fait de plus en plus sentir
chez la louve, et son hôte en est bien conscient. Non sans en ressentir une grande
tristesse, il réalise que le moment, tant de fois repoussé est venu, et prend la pénible,
mais louable, décision de lui faciliter la tâche.
La nature, devenue plus clémente au fil des jours, réveille tout doucement le petit monde
des abords du lac aux reflets argentés. Comme d’habitude, après un copieux déjeuner,
le bûcheron se prépare à faire sa tournée de reconnaissance dans la région. La louve
qui, depuis leurs retrouvailles, a pris l’habitude de l'accompagner, reste près du refuge
sentant déjà que quelque chose allait changer. Avant de quitter, l’homme se penche vers
elle, caresse sa tête tendrement, la regarde droit dans les yeux et lui dit d’une voix à
peine perceptible : « va ma princesse…va maintenant… va rejoindre ceux de ta race et
retrouver ton royaume de louve libre ». Par le son étrange de la voix de son bienfaiteur, la
louve réalise que la situation est grave. De son regard le plus triste, elle regarde l’homme
s’éloigner, puis disparaître dans les bois, sachant d’ores et déjà que plus rien ne serait
comme avant. Le lendemain, le bûcheron n’est toujours pas de retour, le jour suivant non
plus, et ainsi de suite. Son instinct de louve lui commande de rejoindre les siens depuis
fort longtemps, mais malgré cela, elle a peine à partir. Finalement, le cinquième jour, elle
se résigne et quitte l’antre près du lac amenant avec elle ce qu’elle possède de plus
précieux.
Avec le soleil plus présent et plus chaud que la normale en cette période de l’année, le
retour de la louve s’avère long et ardu. Plus fatiguée qu’à l’habitude, elle doit s’arrêter
régulièrement afin de s’abreuver et refaire le plein d’énergie. Toutefois, le voyage se fait
sans encombre majeur et, deux jours plus tard, elle se retrouve en terre de
connaissance. Se sentant, plus que jamais, près de sa destination, elle accélère la
cadence, et c’est avec confiance qu’elle emprunte enfin le dernier tournant la conduisant
vers son paisible refuge.
Pendant ce temps, au creux de la forêt sauvage, le loup noir, toujours maître des lieux,
reste fidèle aux siens. Son instinct de survie semble avoir eu raison de sa grande
tristesse et, tout doucement, la nature avait bien fait le reste. Après s’être rassasiée, la
bête, repue, repose à l’entrée de sa tanière quand, soudain, un hurlement mystérieux
vient le sortir de son demi-sommeil. Il tourne la tête vers le petit monticule situé à l’entrée
du territoire et voit apparaître sa princesse des forêts. Leurs regards se croisent avec la
même intensité que la première fois. Malgré tout, la louve semble encore hésitante à se
rapprocher de lui, ce qui laisse le loup encore plus fébrile. Subitement, au grand
étonnement du loup, la belle disparaît derrière la pente pour réapparaître quelques
secondes plus tard.
Un spectacle incroyable s’anime devant lui. La louve n’est pas seule. Cinq louveteaux
débordants d’énergie l’accompagnent. Quelle agitation! C’est étonnant de les voir surgir
de tous côtés. Ils bondissent sur tout ce qui bouge dans un enchaînement ininterrompu.
Pendant que certains transportent et mâchouillent quelques brindilles dans leur petite
gueule, d’autres, recouverts de feuilles séchées ou de débris de toutes sortes, se roulent
avec frénésie sur le sol. Sans hésitation, le loup court à toute jambe les rejoindre. La
scène est émouvante, tant par les marques d’affection prodiguées par le couple que par
celles de leurs rejetons.
Fière, la louve regarde ses petits s’agiter et courir dans tous les sens explorant les
moindres recoins de la tanière. Ce refuge qui, désormais, devenait le leur, aussi
longtemps qu’ils conserveront ce privilège de vivre en loup libre.
Nul doute… la louve était bien chez elle maintenant
FIN..
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire